Paris-Normandie.fr : La France restitue à la Nouvelle-Zélande des têtes maories

alain-froment-335478

Publié le 20/01/2012 à 19H47

Une vingtaine de têtes maories vont être restituées au musée national néo-zélandais Te Papa Tongarewa, lundi (23 janvier), lors d’une cérémonie au Musée du Quai Branly à Paris. L’occasion d’interroger Alain Froment, responsable scientifique des collections d’anthropologie biologique au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, sur les collections des restes humains.

Une vingtaine de têtes maories vont être restituées. Combien le Muséum d’histoire naturelle en possédait-il ?
Alain Froment : Quatre, dont une est un bloc de plâtre sur lequel ont été étalés une chevelure et une peau. Elles étaient dans les collections d’anthropologie du musée de l’Homme. Une vingtaine de têtes sont à restituer. Celle de Rouen a déjà été rendue. Il y en avait une à Marseille, une à Lyon, Dunkerque… Les têtes ont été rassemblées au musée du Quai Branly.

Les têtes que vous possédiez ont-elles fait l’objet de recherches ?
Non, pas réellement. Elles étaient des objets ethnographiques. Les études ont plutôt porté sur les tatouages. Ils fascinaient. Les ethnologues ou les biologistes ont pu faire des études sur les maoris vivants ou sur les squelettes. Les têtes intéressaient surtout en tant qu’objets de culte. C’était le premier sujet d’intérêt.

Y a-t-il encore beaucoup de têtes maories dans le monde ?
Plusieurs centaines ! Il y en une soixantaine en Angleterre, car elle était la puissance coloniale. Un nombre indéterminé se trouve dans les collections privées. Des gens ont des têtes chez eux. Un arrière grand-père a pu être marin et rapporter une tête. D’autres ont pu être achetées lors d’une vente aux enchères ou sur un marché aux puces.

Etait-il facile de se procurer une tête maorie ?
La communauté maorie avait fait des têtes momifiées un commerce important. Plus le marché se développait, plus les têtes valaient chères. Elles n’ont pas été volées. Ces têtes ont été achetées légalement en échange d’armes. C’était l’occasion pour les chefs maories de monter en puissance. Les maories étaient un peuple guerrier, voire agressif. N’oublions pas qu’ils ont exterminé une population non-violente aux îles Chatham. Plus il y avait de contacts avec les Occidentaux, plus les chefs pouvaient acquérir des armes à feu et se garantir une puissance supérieure aux armes traditionnelles. Ce commerce a déstabilisé encore plus les tribus. Les têtes avaient fini par avoir une telle valeur que les Maoris coupaient celles des esclaves car elles valaient plus chères que l’esclave lui-même. A un moment donné les autorités anglaises ont fini par trouver ce commerce ignoble et l’ont interdit.

Le musée a-t-il beaucoup de restes humains ? Et d’où viennent-ils ?
Nous avons une sorte de nécropole de 23 000 restes humains de tous genres, dont 18 000 cranes. C’est une des plus importantes collections du monde née à une époque où le musée de l’Homme était révolutionnaire. Il permettait à des scientifiques de faire de la recherche et de se déplacer dans le monde entier. C’est à partir du XVIIIe que des bateaux ramenèrent des objets ethnographiques et des restes humains. Nous avons des momies égyptiennes, incas… A l’époque, toute occasion de faire entrer dans la collection des gens « exotiques » était la bienvenue. Nous avons aussi des restes de résistants algériens de 1830. L’Algérie va d’ailleurs entamer une procédure de restitution.

Vous avez également des restes humains de Blancs. D’où proviennent-ils ?
Souvent des autopsies d’hôpitaux, de fouilles archéologiques… La moitié des 18 000 cranes sont européens, essentiellement Français. A un moment donné, la médecine s’est dit qu’il fallait comprendre ce qu’est la diversité de l’espèce humaine. Il fallait donc une collection de tous les peuples de la terre.

Les restitutions de la Venus Hottentot et des têtes maories ont-elles déclenché d’autres demandes similaires ?
Ca a pu les stimuler, mais les demandes existent parfois depuis longtemps. Parfois, les gens ont l’air de découvrir. C’est le cas du grand chef de Nouvelle-Calédonie Ataï, qui a pourtant toujours été dans nos collections. La restitution des têtes maories a, par exemple, déclenché une demande sénégalaise pour le squelette d’un roi de Casamance, le roi Diatta. En 1903, il s’était opposé à la conquête de la Casamance et à des exactions de l’armée française. Il avait été déplacé et il s’est laissé mourir de faim. Le médecin des troupes coloniales, comme pour Ataï, l’a fait passer de « trophée militaire » à celui de spécimen scientifique.

Le muséum pourrait-il être complètement dépouillé ?
Nous n’acceptons de restituer que s’il y a une identification nominale et si la demande est légitime, c’est-à-dire que la demande doit venir de descendants ou d’Etats, pour des figures historiques. Ensuite, pour une raison fondée sur la laïcité, nous estimons qu’aucune croyance ne peut influencer une politique publique. Nous refusons de remettre des restes humains pour des raisons religieuses. Aux Etats-Unis les tribus indiennes se sont mises à demander tous les restes squelettiques et les objets. Vous imaginez si on demande au Quai Branly de rendre tous les objets dogons, vanuatais, kanaks ?

Mais quel est l’intérêt de garder des restes humains ?
En raison du développement de la science. Ils servent à la connaissance de l’évolution de l’humanité, des maladies… C’est pourquoi ces échantillons doivent venir de toute l’humanité, sans exception. Prenons l’exemple de l’ADN. Il y a quelques années nous ne savions pas qu’il y en avait dans les squelettes. Désormais, on trouve même l’ADN des microbes qui ont tué la personne. On a ainsi pu découvrir que l’ADN de Toutankhamon contenait la trace du paludisme.

Ces recherches ont aussi favorisé le développement de thèses racistes à la fin du XIXème et au début du XXème siècle…
Pas vraiment. Le racisme existait avant. Il suffit de voir la traite négrière. Il n’y avait donc pas tant besoin que cela de preuves anatomiques. Les théories racistes se sont greffées sur la raciologie. Au départ, les anthropologues étaient des naturalistes. Ils avaient besoin de classer pour mettre de l’ordre dans la diversité. Ils notaient que dans telle région du monde les habitants avaient les cheveux frisés, le nez qui mesure ça, le crane qui est dolichocéphale etc. Ils ont fait des types, mais cela ne voulait pas dire que tel type était supérieur à l’autre. C’est de la raciologie. Le racisme s’est surtout fondé sur des traits culturels.

Où en est la restitution de la tête d’Ataï ?
Nous n’avons reçu aucune demande. Il semblerait qu’elle ait été faite directement à la présidence de la République. De toute façon, notre position est de rendre Ataï. Il est éligible. Nous comprenons que les Kanak en fassent un symbole. C’était un résistant. C’est certain, sa tête repartira en Nouvelle-Calédonie.

Avez-vous des restes d’aborigènes d’Australie ?
Oui, et la communauté demande leur retour. Mais nous avons refusé la restitution des 35 cranes car ce sont des restes anonymes. Le gouvernement australien appuie la restitution. Il est dans un processus de conciliation. C’est une façon symbolique de dire qu’il prend en compte les revendications, mais à côté de cela il ne rend pas les terres aux aborigènes. Il déplace le débat.

Sept cranes de Kanak

Le muséum a dans ses collections des restes humains d’originaires d’outre-mer. Mais, les informations dont ils disposent sont plus ou moins détaillées.
Un squelette d’une personne originaire des Gambier, en Polynésie française, dont le nom, sous toute réserve, ressemblait à Ma-Hanga Maio en fait partie. L’homme était né à Mangareva et était décédé en 1848 à l’hôpital Saint-Antoine à Paris. Selon les chercheurs du muséum, il n’a pas dû être réclamé, mais il est éligible à la restitution si des descendants en font la demande.
Les réserves abritent aussi le squelette d’un domestique guadeloupéen mort en métropole en 1850. On y trouve également le crane d’un Réunionnais mort au pénitencier de l’île de Nou, où se trouvait le bagne de Nouvelle-Calédonie. Hormis la célèbre tête d’Ataï, le musée héberge sept cranes de kanaks condamnés au bagne. Seuls leurs prénoms sont connus.

L’homme fossile de la Guadeloupe

Au début du XIXe siècle, sous Napoléon, il a été découvert sur une plage du Moule, pétrifié dans des coraux. Les Anglais sont parvenus à en prendre possession et l’ont envoyé au British Museum. Un autre squelette a été découvert entre 1805 et 1820. Il a été envoyé à Paris. George Cuvier, anatomiste français, qui était en accord avec les préjugés racistes de l’époque, est allé à Londres voir examiner l’autre bloc. « On ne savait rien dessus. Il pouvait dater du déluge », raconte Alain Froment. Plus tard, un chercheur trouva un autre fossile sur lequel se trouvait une amulette arawak. Il a compris qu’il s’agissait de squelettes des premiers habitants de l’île, des indiens caraïbes, et s’est rendu compte que le processus géologique des coraux minéralisait les squelettes très vite. C’est ainsi qu’ils se retrouvaient pétrifiés. Ils n’avaient pas plus de 2 000 ans.
Propos recueillis par David Martin (Agence de presse GHM)

Source: http://www.paris-normandie.fr/article/culture-a-la-une/la-france-restitue-a-la-nouvelle-zelande-des-tetes-maories

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s