« Anatomie impertinente. Le corps humain et l’évolution » vue par Claude Marcel Hladik

Paris (2013), 281 pages. ISBN 978-2-7381-2944-4.
Claude Marcel Hladik

Référence(s) :

Alain Froment. Anatomie impertinente. Le corps humain et l’évolution. Odile Jacob (Editions), Paris (2013), 281 pages. ISBN 978-2-7381-2944-4.

S’il est impertinent par sa manière de présenter d’une façon fort plaisante certains détails des structures et fonctions du corps humain, cet ouvrage d’Alain Froment constitue surtout, ainsi que l’indique la seconde partie de son titre, une documentation remarquable à propos de l’évolution de notre espèce. Les enseignants, les étudiants, les chercheurs et tous les amateurs de la Société Francophone de Primatologie y trouveront une quantité incroyable de données peu connues qui mettent en perspective l’évolution des différentes parties de notre corps, accompagnées des références bibliographiques relatives aux connaissances biomédicales approfondies de l’auteur, mais aussi à son éclectisme culturel dans la tradition des anciens et dans la modernité des réseaux informatiques.

2L’anatomie est une science descriptive qui permet de s’orienter facilement dans cet ouvrage qui part du plan de construction de l’homme — situé sur l’arbre du vivant — et qui en explore la « géographie ». Il pénètre les structures de la peau (dont les couleurs n’ont jamais justifié la bêtise raciste), puis, à partir de la tête, le thorax et l’abdomen, les organes sexuels masculins et féminins faisant l’objet des longs développements qui leur sont dus. Enfin, les détails sur les bras et les jambes nous conduisent vers un dernier chapitre concernant l’Homo futurus dont la grosse tête, imaginée par des futurologues, n’apparaît absolument pas comme une évidence.

3En fait, un excellent conseil pour la lecture de ce livre nous est donné sur la quatrième de couverture : « à déguster par petits morceaux, comme on numérote ses abattis », car chacun des sous-chapitres constitue un ensemble cohérent. On y trouve d’abord la restitution dans leur contexte des termes descriptifs, depuis les plus spécialisés jusqu’aux mots argotiques qui se retrouvent dans des œuvres littéraires et des films pour lesquels Alain Froment fait montre d’un éclectisme inépuisable et surprenant. Cet éclectisme ne l’empêche pas de présenter les données scientifiques les plus récentes sur les fonctions et les origines des diverses parties ossifiées et des muscles en termes simples, mais rigoureux, pour nous ramener vers l’évolution des vertébrés et nos origines plus lointaines.

4Un exemple, parmi des dizaines d’autres tout aussi bien documentés, concerne l’oreille moyenne dont la série des osselets qui transmettent les sons dérive de trois os de la mandibule des poissons. C’est ce qui avait été observé par un embryologiste du XIXe siècle, avant la théorie darwinienne. Par la suite les positions de ces os observées sur les reptiles mammaliens ont démontré les étapes de ces transitions entre les vertébrés aquatiques et ceux qui nous ont précédés dans le milieu terrestre. Et je ne saurais m’empêcher de parler également de la troisième paupière de certains mammifères que les commentaires de Froment m’ont incité à découvrir (ou à redécouvrir) au coin de l’œil de mon chat endormi !

5En tant que médecin, l’auteur nous prodigue, au détour de ces différentes parties de notre corps, quelques conseils de bon sens sur les risques à ne pas prendre. Par exemple le bronzage artificiel avec les risques pour la peau, alors qu’il recommande vivement les compléments de vitamine D lorsque les enfants à peau foncée sont exposés, sous les climats tempérés, à un ensoleillement trop faible. Ceci s’applique également à leurs parents adultes, ajoute-t-il, car ils sont trop souvent oubliés par les pratiques médicales actuelles. Et encore plus aux femmes africaines qui se décolorent la peau inutilement et avec des produits dont la forte toxicité a été reconnue, mais pour lesquels la législation concernant la mise sur le marché reste beaucoup plus laxiste que pour les médicaments.

6Bien entendu, ce livre reste strictement anatomique, limité aux organes visibles, car un ouvrage traitant de nos organes internes dépasserait infiniment le cadre que l’auteur s’est fixé. En s’adressant à un lectorat de non-spécialistes, il permet de faire le point sur des problèmes allant de l’ADN à l’éthique et d’embrasser une bibliographie qui, avec les notes complémentaires, s’étend sur les vingt et une pages finales. Le tout est agrémenté des descriptions des comportements les plus fréquents ou les plus improbables, avec des données statistiques étonnantes dont beaucoup proviennent d’outre-Atlantique où l’auteur a eu l’occasion de s’imprégner des traditions, en dehors des laboratoires qu’il a longuement fréquentés.

7De nombreux domaines scientifiques étant pris en compte dans cet ouvrage, certains spécialistes y découvriront éventuellement quelques imprécisions. J’en relève une seule concernant le comportement alimentaire, à propos des récepteurs olfactifs qui, chez les

8lapins, « ne les empêche pas de consommer leurs propres déjections, alors que notre odorat nous en dégoûte » (page 148). Il s’agit là, bien évidemment, de la cæcotrophie, c’est-à-dire d’un double circuit de la digestion et ce ne sont pas réellement des crottes de lapin — ces boulettes noires qu’on voit dans les prés — qui sont réingérées, mais un produit de fermentation cæcale de composition très particulière, enrichi en acides gras. Ce phénomène s’observe d’ailleurs chez les prosimiens du genre Lepilemur dont le très court intestin ne permettrait pas une absorption des végétaux consommés dès le premier passage (http://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00827913). Comme les lapins, ces primates ne consomment évidemment pas leurs déjections, mais recueillent, sur leur anus, le produit de la fermentation cæcale, au cours des périodes de repos, au fond de leur terrier ou dans le creux d’un vieux tronc d’arbre.

9En ce qui concerne l’évolution du genre Homo, Alain Froment nous propose la documentation la plus actualisée, mais il reste prudent sur les sujets encore débattus comme la datation des premières utilisations du feu pour la cuisson des aliments, notamment la thèse présentée par Richard Wrangham (http://primatologie.revues.org/457), tout en étant convaincu de l’ancienneté de cette pratique et de son importance dans les transformations qui ont abouti à Homo sapiens.

10Souhaitons à ce livre une très large diffusion, car il apporte le regard neuf d’un auteur dont le style écrit est aussi délicieux que celui des exposés passionnants auxquels nous avons souvent le privilège d’assister au Muséum national d’Histoire naturelle.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Claude Marcel Hladik, « Alain Froment. Anatomie impertinente. Le corps humain et l’évolution.  Odile Jacob (Editions) », Revue de primatologie [En ligne], 4 |  2012, document 17, mis en ligne le 14 juin 2013, Consulté le 16 octobre 2015. URL : http://primatologie.revues.org/1248

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Auteur

Claude Marcel Hladik

Eco-Anthropologie et Ethnobiologie Muséum National d’Histoire Naturelle. 4 avenue du Petit Château 91800 Brunoy (France)
cmhladik@mnhn.fr

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Droits d’auteur

© SFDP

Source: http://primatologie.revues.org/1248

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